Quand la Gombe redevient Kalina
  • jeu, 23/07/2026 - 16:36

KINSHASA, PARIS, BRUXELLES.
Le Soft International n°1669 | JEUDI 23 JUILLET 2026.

Si c'était en France, l’extrême droite parlerait de «grand remplacement». La Gombe, la commune nec plus ultra de Kinshasa, redevient Kalina, «la ville-blanche».

La municipalité n'a pas été rebaptisée, sa population résidante actuelle rappelle les années coloniales où les «indigènes noirs» - les nègres - n’avaient pas droit de cité.

«Bientôt, la Gombe ne sera pas nôtre ! Je suis propriétaire sur l’avenue du Flambeau, entre la Gare centrale et la Bralima, nous n'y sommes plus que deux Congolais!», a confié à des médias, Jean-Claude Maluma Mungongo, président de la Chambre du Commerce du Congo (ICVD) et CEO du Groupe Maluma SARL, spécialisé dans l’immobilier.

Le businessman déplore une gestion chaotique de la ville côté domaine foncier.
Celui qui se proclame « promoteur des investissements nécessaires», lâche la bombe : «D’ici peu, les Congolais devront payer des droits pour rentrer à la Gombe».

Direction maison communale de la Gombe. Ici, selon les services de la population, le dernier recensement officiel de la municipalité date de douze ans. Il était noté que 81 nationalités se côtoyaient dans la commune qui s’étend sur une aire de 29,33 km2. En 2014, la commune comptait 49.024 habitants, dont plus d’un tiers d’étrangers. Une année plus tard, les résidents se chiffraient, selon une monographie réalisée par une étudiante de l’Unisic ex-ISTI (ex-IFASIC), à 89.080 âmes dont 43.978 étrangers.

En 2021, la Gombe comptait 92.373, selon une étude sur «la problématique de la gestion des transports en commun dans la ville province de Kinshasa, cas de la commune de la Gombe » publiée en octobre 2023. Le 5 juillet 2022, Gentiny Ngombila Mbaka lance le recensement des étrangers de la Capitale, mais uniquement depuis six ans, comme si la loi congolaise accordait de facto la nationalité congolaise à tout enfant de 5 ans et moins nés au Congo.

L'AVENUE FOCH DE KINSHASA.
L’Hôtel de ville conviait les étrangers à se présenter volontairement en payant 20 $US, 50 $US ou le double. Jamais, l’administration Ngobila n’a pu rendre public le nombre d’étrangers vivant à Kinshasa. Le 13 septembre 2023, le gouverneur lance une opération de contrôle des étrangers dans la ville, «qui fait quoi».

La seule réussite de l’opération est l’argent rançonné, aucun chiffre même pas une estimation de la population étrangère vivant à Kinshasa n’a été communiqué. Si aucune étude scientifique et crédible n'existe sur les diasporas qui habitent Gombe, force est de constater le boom immobilier qui a repris à la Gombe depuis une dizaine d’années. Il y a quinze ans, un rapport du Secrétariat de la maison communale de la Gombe indiquait que la municipalité alignait dix quartiers (Cliniques, Batetela, Haut-Commandement, Croix-Rouge, Lemera, Golf, Fleuve, Gare, Commerce et Révolution) avec 206 avenues alignant 3.102 propriétés immobilières.

Aujourd'hui, «grâce à la puissance de l’argent», pour reprendre les termes de cet agent de la commune de Barumbu, la Gombe s’étend au-delà de la rivière Bitshaku-Tshaku qui marque la limite avec Barumbu et a quasiment annexé le premier quartier indigène on ne peut plus urbanisé, peu avant 1910, par la colonisation, CITAS. Ce quartier fait référence au sigle de la Compagnie industrielle et de Transports au Stanley-Pool, une entreprise coloniale créée en 1907.

La colonisation y logeait la main-d’œuvre locale en accordant des crédits dits fonds d’avance aux travailleurs congolais et africains, généralement des Haoussas, pour acheter un lopin de terre et construire un logis en dur. Des pseudos gratte-ciels champignonnent désormais dans ce quartier qui constituait, jadis, un no man’s land entre Kalina, ville blanche et la grande cité africaine. Situation identique sur l’avenue du Commerce.

Aux heures vespérales, la célèbre avenue commerçante laisserait à croire à une allée de New-Delhi ou d’Islamabad. Les magasins et différents commerces fermés, tous les Congolais vident les lieux, en dehors des marginaux et sans abris dits Shegués, tous - ou presque- les immeubles sont occupés par des Indo-pakistanais et des Libanais.

À notre passage, dans la soirée du vendredi 17 juillet 2026, le long des allées qui ouvrent sur l’avenue du Commerce, des minibus déposaient des ouvriers asiatiques, visiblement, maçons, ferrailleurs, etc. «Ils ont fait appel à leurs propres frères pour travailler dans tous les chantiers, les Congolais sont relégués à de petits travaux », confie Yamal, sûrement un surnom de ce shegué qui nous a servi de guide.

Il connaît la Gombe mieux que sa propre poche, nous a-t-on dit. Non loin du rond-point Kin-Mazière, sur une venelle coincée entre deux chapelets d’immeubles, notre guide lâche : «Awa nyoso, bango na bango…» (ici, c'est eux partout). Yamal d’ajouter : «Pour vous rendre compte de la montée en puissance des Blancs, faites un tour à Kin Plazza et autres restaurants et boîtes de nuit VIP sur le boulevard, dans la Gombe profonde, vers le fleuve… Vous pouvez vous retrouver à trois Congolais contre dix ou quinze étrangers, des Blancs, des Indiens, des Pakistanais, des Chinois, des Turcs, des Libanais…et quelques Européens».

Il est pratiquement 22:00', Yamal propose une ronde de la Gombe, de l’autre côté du boulevard du 30 juin, de la Gare centrale au Grand Hôtel Pullman. C’est un quartier dans le quartier de la Gare qui a vu le jour, avec des immeubles de plus de 15 niveaux dans le rayon du siège de Bluesat sur l’avenue Nioki et les rues environnantes.

À ne point en douter, ici, un appartenant devrait coûter les yeux de la tête même pour un ministre ou un mandataire public congolais… à moins d’être dans des réseaux qui échappent encore à la Cellule nationale des renseignements financiers (CENAREF) ou au Conseil national de cyber-défense (CNC). Voilà des années que le Congo demeure fiché sur la liste grise du Groupe d’actions financières (GAFI) pour manque d’efficacité dans la lutte contre le blanchiment des capitaux et financement du terrorisme. Kinshasa a encore 23 cases à satisfaire.

Administrateur secrétaire exécutif de l’Association nationale des établissements publics et entreprises du portefeuille (ANEP), Patrick Ngulu Mbiobawhul, a fait savoir, du temps de la polémique sur l’achat de l’immeuble ex-Sabena par le Cadastre minier, qu’à la Gombe, le prix standard d’un mètre-carré (1 m2) varie entre 2.500 $US et 3.000 $US.

Nous voilà sur l’avenue Wagenia, derrière la Gare centrale, non loin du principal débarcadère de la Capitale, le beach Ngobila. Wagenia, c’est l’avenue Foch de Kinshasa. Que des immeubles somptueux. Un promoteur immobilier ne s’en cache. « La clientèle cible, c’est des hommes d’affaires, des expatriés », écrit-il dans son dépliant.

Tout ou presque est labellisé Modern Construction Congo, MCC, firme d’un sujet indien, Harish Jagtani, qui s’est associé à Sajid Umedali de la puissante famille Dhrolia bien connue au Grand Katanga. À leurs actifs, King Tower, Times Tower, CTC, Hilton Hotel, etc. L’empire immobilier indien s’étend également sur l’avenue Batetela en faisant, çà et là, des bretelles sur le boulevard du 30 juin, la tour Kiyo ya Sita, la Fontaine, etc. Sur l’avenue Nioki, Harish Jagtani et Sajid Umedali Dhrolia développent une tour de 26 étages, Sky 180, qui s'achève en 2027.

Et plus loin sur les bordures du fleuve, dans le parage de la société G4, tout un quartier appartient plutôt à un général ex-FARDC. Et, depuis il a suscité des émulations, Libanais et Indopakistanais s’y rivalisent de mini-gratte-ciels, faisant fi de la montée périodique des eaux du fleuve, parfois jusqu’à sept mètres. « Le Titanic de la Cité du fleuve n’a pas visiblement servi de leçon. Et il n’y a que le volet finances qui intéresse l’administration foncière et celle de l’urbanisme et habitat», déplore cet agent de gardiennage.

Nous voilà à califourchon sur les quartiers du Fleuve et des Cliniques, dans la zone dominée par les hôtels Pullman et Fleuve Congo Hotel, le Centre financier de Kinshasa, des immeubles sont sortis de terre en un temps record. Ici, des capitaux ou des intérêts libanais, indopakistanais, turcs et chinois se toisent sur les hauteurs.

Des sources indiquent que la société turque Milvest qui a érigé le Centre financier de Kinshasa, avance ses «entreprisettes » dans différents chantiers. Des Libanais qui ont longtemps dominé les marchés de construction au Congo-Zaïre résistent à la concurrence à travers le conglomérat Glory Group, qui est la continuité de Congo Futur, une nébuleuse que les autorités congolaises ont interdit d’opérer dans le pays suite aux pressions américaines qui disent détenir des preuves que le groupement libanais était au service de Hezbollah.

Glory Group a notamment pour filiale la Société congolaise des constructions. Notons aussi le groupe Abed Achour, l'autre nom de la Société de travaux et de construction. Côté Indiens, outre le duo Harish Jagtani-Sajid Umedali Dhrolia, il y a la très influente famille Rawji, propriétaire de la Rawbank, Rawsur, qui aligne les bâtiments, Parkland, Manji, Grandes Constructions du Congo, Simkha et Building Bloc.

La liste est loin d’être exhaustive tant le ministère en charge des Travaux publics n’est pas à mesure de coller une nationalité précise aux entreprises de génie civil opérant dans le pays. Selon un agent de la Direction Générale de Migration, qui parle sous couvert de l’anonymat, beaucoup d'hommes d’affaires asiatiques détiennent la nationalité congolaise pour laquelle la notion de l’exclusivité ne se limite qu’au Congo.

En clair, c’est des Congolais « blancs et jaunes » qui conquièrent, à coup de billets verts, la commune de la Gombe et ses quartiers environnants en contraignant les Congolais à aller se faire voir ailleurs.
POLD LEVI.


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