Kin-kiey et Masangu rappellent un homme à la mémoire des Congolais
  • lun, 08/06/2026 - 14:32

KINSHASA, PARIS, BRUXELLES.
Le Soft International n°1665 | LUNDI 8 JUIN 2026.

NGouvou - l’ancien Gouv’ de la Banque Centrale - le connaissait. Ils venaient d’une même circonscription électorale - le même territoire - Malemba-Nkulu, Haut Lomami, l'espace Grand Katanga. Jean-Claude Masangu Mulongo faisait tout pour qu’autant que possible, personne ne sache rien de ce lien fraternel qui l'unissait avec celui qui fut l’homme fort du régime Mobutu finissant, qui reçut, sans que personne ne sache comment et pourquoi, la présidence du parti présidentiel jadis parti unique, le parti-État, le Mouvement Populaire de la Révolution, MPR.

Peut-être, Masangu voulait consolider une image publique : un homme au centre, qui parle avec tout le monde, de droite ou de gauche, de quelque souche que ce soit. C’est lui qui fut à l’origine - le co-fondateur du parti de Baudouin Banza Mukalayi Nsungu, l’UDCO, l’Union pour le Développement du Congo. En interne, tout était connu au point où, à la mort de Banza, à 63 ans, le 14 mai 2016, la présidence de l’UDCO lui revint.

Tryphon Kin-kiey Mulumba est un ami du Ngouvou Masangu. Sous les régimes Mobutu et Kabila fils, ils se voyaient souvent, au pays et à l’étranger, partageaient un repas, parlaient de tout, mais rarement de politique. Sous Kabila fils, Kin-kiey prend part à des réunions à la résidence de Masangu où se retrouve l’élite politique. L’enjeu?

La nomination du premier ministre qui arrive à pas de géant, poste que les membres de l'élite veulent travailler pour être confié à Masangu. Mais l’affaire tourne vite court quand des proches de Kabila fils sont mis au courant.

Jeudi 28 mai 2026, à la commémoration des 10 ans de la mort de Banza, choisis par Alinka Banza, la fille de Banza, Kin-kiey et Masangu se retrouvent dans l’une des salles achevées du Fleuve Congo Hôtel à Kinshasa. Sur un même pupitre, ils évoquent la mémoire d’un homme qu’ils avaient connu tous les deux sans qu’aucune occasion n’ait permis qu’ils se retrouvent un jour à trois.

DE 7 MOIS SON AÎNÉ .
« Banza Mukalayi fut mon aîné de 7 mois. Il était un ami de ma famille et j’ai eu à faire sa connaissance dans les années 1987 et, tout de suite, nous avons sympathisé. C’est ainsi que dans son combat politique, je l’ai soutenu sans relâche et jusqu’au bout de 2003 à 2016. Et à son décès, j’ai eu à le succéder à la tête de son parti politique », témoigne Masangu en ouvrant le bal. Il a passé « 33 ans de carrière politique à de très hautes fonctions.

Rien d’étonnant qu’(il) soit qualifié d’homme politique stratège et expérimenté. Au vu de la manière dont il trouvait des solutions aux problèmes qui lui étaient confiés et aux défis qu’il devait relever, il était bien plus qu’expérimenté. Oui, il était un homme d’État épris de justice et d’équité, travailleur acharné et consciencieux qui s’est battu jusqu’au bout pour le développement y Congolais ».

«À dire vrai, à Kinshasa, reprend Kin-kiey, succédant au pupitre laissé par Masangu, un homme, un jeune né le 2 janvier 1953, parti le 14 mai 2016, un homme apparemment ordinaire que Mobutu découvre on ne sait comment, on ne sait par quelle magie, certainement par la seule magie du Maréchal, cette magie-stratégie qui a tant marqué le Maréchal - il faut le reconnaître pour l’Histoire - par le casting au point qu’il a fait tant d’années à la tête de ce pays qu’il quitte du fait de la maladie qui l’a terrassé (« Voilà que les ennemis de notre peuple choisissent le moment où je suis terrassé par la maladie pour me poignarder dans le dos », j’étais là, ce jour-là, le 17 décembre 1996, face à lui, en pleurs, dans sa modeste maison du Camp Tshatshi, alors qu’il venait d’atterrir) - et le monde venait de changer fondamentalement de paradigme avec la fin de la guerre froide, et qu’une délégation américaine de haut rang, réunissant tous les Services, dépêchée par la Maison Blanche, venait de lui faire les adieux de la Grande Amérique.

Car Mobutu était un homme de la guerre froide qui marquent les années d’absence d'affrontement direct entre les deux superpuissances».

«Il m’invitait souvent à son appartement sur une sorte de rez-de-chaussée surélevé sur l’une des avenues proches du Memling où il vivait seul. On parlait tellement et tellement, de tout et de rien… On était tellement bien qu’il me demandait parfois de lui faire telle analyse si le lendemain Mobutu attendait une réponse de lui sur cette question-là.

Et Baudouin - comme j’ai fini par l’appeler - prenait note. Un homme tellement humble, tellement simple, tellement ouvert, tellement plein d’humour, tellement puissant sous Mobutu finissant dont il était le Vice-président du parti, le MPR, le parti unique. Cet homme qui m’a précédé ce jour-là, 17 mai, par la pirogue en traversant le fleuve pour la ville d’en face quand les hommes de Laurent-Désiré Kabila s’apprêtaient à prendre la ville.

Qui m’a précédé? Pardon ! Qui nous a précédés - Vunduawe Te Pemako accompagné, Tshimbombo Mukuna et moi-même - par la pirogue. Plus tard, j’apprendrai - j’ignore si c’est vrai - que l’un de ses gardes du corps lui avait fait tant mal avant qu’il n'embarque… Ce soir-là, moi, j’ai pris le chemin de l’Europe - l’ambassadeur d’Allemagne, un grand ami, Klaus Bönneman, m’avait conseillé de lui remettre mon passeport plusieurs mois avant - passeport que j’ai retiré ce jour-là muni du visa allemand, devant Vunduawe et Tshimbombo.

Baudouin me dira plus tard, à notre retour à tous au pays, au lendemain du Dialogue inter-congolais, quand on se mit à nous raconter des histoires, comment il avait souffert des mois et des mois à errer dans des pays d’Afrique de l’ouest… Au retour au pays, nous avons formé, à l’issue des premières élections législatives sans doute les plus ouvertes de l’époque, un Groupe parlementaire - le Groupe Parlementaire des Indépendants - que j’ai présidé.

Quelques noms dans ce groupe : Modeste Bahati (questeur à l’Assemblée nationale), Athanase Matenda Kyelu (ministre des Finances), Alexis Thambwe Mwamba (que nous ferons nommer - Bahati et moi - ministre des Affaires étrangères), Raymond Tshibanda (qui deviendra ministre des Affaires étrangères), Christophe Mboso N’kodia (qui restera député), etc., et moi-même, qui deviendrai, après une législature, ministre des PTNTIC, puis ministre des Relations avec le Parlement ».

«Banza ? Président de l’UDCO, il s’est retrouvé notamment comme ministre des Mines et de l’Énergie, ministre de la Coopération Internationale, ministre de la Jeunesse et des Sports, de la Culture et des Arts, etc. Nous nous sommes retrouvés dans deux Gouvernements : sous Likulia et sous Matata. Il avait aussi été Président du Conseil d’Administration de l’INSS (aujourd’hui CNSS).

Il était tellement heureux d’être nommé à ce poste dans un établissement public à caractère technique et social doté de la personnalité juridique et de l'autonomie financière. Il me disait toute sa joie. « Tryphon, maintenant, je vais avoir le temps d’écrire », me répétait ce diplômé en langue et littérature française à l’UNAZA, campus de Lubumbashi, qui deviendra journaliste du journal Mjumbe. Je crois qu’il m’a remis deux ou trois exemplaires dédicacés de nombre de ses essais politiques...

J’en citerai six qu’il publiait toujours chez son éditeur favori L’Harmattan: Les mots récurrents; Rd Congo : le 30 juin 2005, ça passe ou ça casse ? ; Ma vérité sur le Maréchal Mobutu et sur la transition démocratique au Zaïre ; Kinshasa Bangalore, vingt jours de méditation sur soi et sur l’avenir de la RDC ; Conviction et Espérances pour la République Démocratique du Congo: verbatim 2008-2014; Itinéraire d’un homme politique dans le Congo d’aujourd’hui. Dans celui-ci, il parle de sa santé, du poids psychologique que représente la maladie, de ses voyages à l’étranger pour des soins médicaux ; il parle de la mort».

ET NOTRE MÉMOIRE ?
Puis : « Culture, Mémoire et Conscience nationale », le thème qui m’a été donné pour développer.
Culture, Mémoire et Conscience nationale, trois mots qui sont étroitement liés, et que nul ne saurait séparer en aucun cas… Je cite cette phrase d’un auteur européen majeur : «La Culture c’est la mémoire du peuple».

La mémoire éveille la conscience. La Culture (mode de vie, valeurs sociales, savoirs collectifs, etc.) c’est la mémoire (capacité biologique et psychologique d’enregistrer, de stocker, de restituer des informations) que nul ne saurait effacer et ce que nul ne saurait effacer fait émerger la Conscience (capacité psychologique d’un individu à percevoir sa propre existence, ses états internes et le monde qui l’entoure), la Conscience individuelle de l’être, la Conscience de l’homme, la Conscience d’une Communauté, d’une société, la Conscience d’une Nation, ce qui est appris, et se transmet de génération en génération.

La conscience s’appuie sur la mémoire pour construire l’identité personnelle à travers le temps.
Elle intègre également la culture pour forger les valeurs morales et les représentations du monde propres à chaque individu». Et, « qu’en est-il de la Culture dans notre pays ? Que fait-on pour la faire exister et la faire perdurer, la faire éterniser, afin qu’elle devienne quelque chose que nul ne saurait jamais effacer ?

Parle-t-on dans notre pays de ceux qui ont vécu, qui ont connu des choses, ont expérimenté des choses, ont produit des choses, ces ancêtres qui nous ont précédés, ceux qui ont vu qu’ici, on ne peut pas mettre son pied, là, oui, ce qui permet d’avancer, et d’atteindre des objectifs? Existe-t-il dans notre pays une Mémoire collective écrite? En connaît-on des livres? Si oui, où se trouvent-ils ? Comment se trouvent-ils?

Sans Culture, sans Mémoire, sans histoire, comment ferait-on naître la Conscience nationale? On dit : qui ne connaît son histoire s'ignore totalement. Enseigne-t-on dans nos écoles Simon Kimbangu, Paul Panda Fernana, Ota Benga, Joseph Kasavubu, Patrice Lumumba, Joseph Mobutu, Étienne Tshisekedi, Laurent Kabila, Antoine Gizenga, Pierre Mulele, Cardinal Malula, ou ces dames, telles Kimpa Vita, Lihau Kanza?

Le Congo n’a-t-il pas d'hommes et de femmes de référence pour qu’on enseigne dans nos écoles même de brousse et qu'on interroge nos enfants sur ces figures qui ont marqué le monde tels Charlemagne, Charles de Gaulle, Jeanne d’Arc, Voltaire, Jean-Jacques Rousseau, Napoléon Bonaparte, Victor Hugo, Jean-Paul Sartre, Léonard de Vinci, Albert Einstein, Catherine de Medicis, Descartes.

Ne faut-il pas que nos classes parlent de nous-mêmes, vantent ce que nous sommes? Certes, il faut qu’avant les Historiens plongent dans nos racines, en recèle le scellé, le camouflé, l’éclipsé, pourquoi pas le soustrait, le torpillé… Car le fond des abysses cache des vérités à découvrir», conclut Tryphon Kin-kiey Mulumba.
D. DADEI.


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