- ven, 13/02/2026 - 07:22
KINSHASA, PARIS, BRUXELLES.
Le Soft International n°1658 | VENDREDI 13 FÉVRIER 2026.
Le journaliste français Christophe Rigaud du site Afrikarabia qui suit les nouvelles du Congo a rencontré le 27 janvier à Paris Tryphon Kin-kiey Mulumba, lui a rendu visite à l'hôtel Intercontinental Étoile Champs Élysées où il était logé, l'a interviewé, dans le hall, devant témoin, Anne Testuz de l'équipe de la maison d'édition Le Cherche Midi, sur son livre, sur le Congo, sur les Kabila, sur le président Félix Tshisekedi. Hormis certains faits mal retranscrits - ce qui arrive si la copie n'est pas transmise à l'interviewé -, Tryphon Kin-kiey Mulumba considère l'essentiel. Ci-après le texte publié : «Kin-kiey Mulumba: «le Congo bouge, mais la population ne le sent pas»» (afrikarabia.com 08 février 2026), repris correctement.
Votre premier fait d’armes, celui qui vous a fait entrer dans l’Histoire, c’est votre annonce de la fuite du maréchal Mobutu en mai 1997. Vous êtes alors porte-parole du gouvernement. C’est l’événement le plus marquant de votre longue carrière ?
Ce jour-là, quelqu’un m’appelle, un ami, pour me dire que le président était en train de partir. Partir, partir où? Je poursuis ma route pour aller au Conseil des ministres et, là, je vois tous les ministres debout, chacun avec son téléphone. Je ne comprenais pas. Qu’est-ce qui se passe? À son retour de l'aéroport où il avait été faire ses adieux à Mobutu, le général Likulia, premier ministre, me fait venir à son bureau et me dit : « Monsieur le ministre, allez faire le compte-rendu ». Je lui demande : « Le compte-rendu de quoi?» Il me répond : «Du conseil des ministres». Je réagis : «Mais il n’y a pas eu de Conseil des ministres »! il réagit : «Vous êtes un homme intelligent. Je veux un compte-rendu». Je m’isole quelque part dans l’immeuble. Je commence à réfléchir. Tous les événements des dernières semaines me reviennent en tête. Les négociations qui avaient échoué à la rencontre avec Mandela et Kabila (père, ndlr), la réunion de Libreville avec les chefs d’État de la sous-région, où Mobutu était parti demander de l’aide, qui avait échoué. Je décide donc d’annoncer le départ de Mobutu de Kinshasa et du pouvoir. Je me rends ensuite à la résidence du Premier ministre. «Cher ministre, vous êtes sûr de ce que vous allez dire? Le président a quitté Kinshasa et a quitté le pouvoir ?» «Général, si je ne l’annonce pas, je ne l’annoncerai jamais. Les troupes de Kabila auront pris la radio, la télévision ; ils auront pris la capitale». J’annonce donc la fin du régime Mobutu et le couvre-feu.
Laurent-Désiré Kabila arrive au pouvoir, vous êtes obligé de quitter le Zaïre. Vous revenez au Congo par Kigali, puis vous rejoignez la rébellion du RCD à Goma, «sans jamais avoir adhéré au RCD» que vous quittez après le massacre de policiers par les rebelles à Kisangani en 2002. Dans votre livre, votre rencontre avec Joseph Kabila n’était pas une évidence ?
Quand j’ai vu Joseph Kabila parler à Bruxelles, à New York, je me suis dit : «qu’est-ce qui nous arrive au Congo après avoir eu Mobutu, un homme qui se faisait respecter partout quand il parlait. C’était qui ce type ? Je n’avais pas une bonne image de cet homme. Quand on l’interrogeait, il ne répondait pas. Par exemple, lorsque Louis-Michel prenait la parole avant lui et quand on lui posait une question, il répondait : « Je suis d’accord avec lui». Il n’avait rien à dire. À cette époque, pendant le dialogue intercongolais, on décida de la possibilité, pour les personnes qui avaient fui le Congo, de récupérer leurs biens confisqués. Je voulais parler à Kabila et récupérer mes biens. J’arrive à Kinshasa. Je me retrouve à l’hôtel Intercontinental, alors que j’avais une maison, confiné dans une suite. Je me dis qu’il faut que je trouve le moyen de rencontrer ce président. J’écris à Kabila pour récupérer mes biens. Il ne me répond pas. J'insiste par une nouvelle lettre et son directeur de cabinet adjoint prend contact avec moi et c’est ce jour-là que je rencontre Joseph Kabila pour la première fois. Je pense que, si j’ai commis une erreur dans ma vie, c’est d’avoir sous-estimé Kabila en disant qu’il ne pouvait remplacer Mobutu.
Comment se passe cette rencontre ?
Il me reçoit en ami, comme s’il me connaissait, alors que c’était la première fois que je le voyais. On parle de tout, sauf de mes biens confisqués. J’en profite pour lui poser des questions sur lui, sur les épisodes contestés de sa vie. C’est à cette époque que l’on commence à entendre des rumeurs. Le ministre belge des Affaires étrangères contestait sa nationalité congolaise, tout comme Honoré Ngbanda, le chef des services de renseignements de Mobutu qui a toujours contesté le fait qu’il soit Congolais. Un de ses ministres, qui est resté pendant 10 ans en poste après avoir été gouverneur du Katanga, a enregistré une vidéo virale en disant qu’il avait été chargé par Joseph Kabila de lui donner la nationalité congolaise. Mais dire que mes rapports avec lui étaient mauvais, non. Je pense que je doutais de ce qu’il était. Mais le jour où il m'a reçu, j'ai rencontré un homme autre.
Vous êtes ensuite devenu le chantre de Joseph Kabila en créant «Kabila désir».
Ai-je mal fait en créant «Kabila désir » ? Non, j’ai dit des choses vraies. Aujourd’hui encore, en dépit de tout, Kabila est un homme qui compte. Lorsque l’on parle du dialogue national qui se dessine à l’horizon, je ne vois pas comment il se tiendrait sans lui. Mais je ne saurais prédire ce qui va se passer demain.
Avez-vous compris ce rapprochement de Joseph Kabila avec l’AFC/M23 ?
Lorsqu’il s’est rendu à Goma, je l’ai dit : Joseph Kabila a commis une faute lourde en rejoignant le M23. J’ai interpellé ses conseillers par un tweet publié sur mon compte, en leur disant qu'à leur place, j’aurais proposé à Kabila de «faire le Mandela» dans le sens : « On m’a tout refusé. Mon père, ma mère, ma femme, mes enfants, mon pays, mais je tends la main à Félix Tshisekedi. Parce que c’est le Congo ». C’est ce que Nelson Mandela a fait, et c’est ce qui a sauvé l’Afrique du Sud.
Vous dites qu’un dialogue national ne peut pas se tenir sans Joseph Kabila ?
Vous pensez qu’un dialogue national peut se tenir aujourd’hui sans le Katanga ? Kabila a beaucoup d’influence sur le Katanga. Il a beaucoup d’influence sur l’armée. Il y a beaucoup de généraux qui sont aujourd’hui aux arrêts. Ils sont arrêtés pourquoi ? Comme les Ramazani, Minaku et d’autres. Cela montre que Joseph Kabila a de l’influence même s’il a commis une faute grave.
Vous racontez l’arrivée surprise de Félix Tshisekedi au pouvoir. Comment vous avez vécu cela ?
On était trois candidats président de la République pour CACH (Cap pour le Changement). Chacun a versé 100.000 $US au trésor public. J’ai été le directeur de campagne de Tshisekedi dans le Grand Bandundu. Pour moi, on peut tout dire, Tshisekedi, c’est l’homme qu’il fallait. Du fait de l'image de son père, lui seul avait la légitimité. Martin Fayulu ne pouvait pas avoir la légitimité. Fayulu a été créé par Katumbi, on sait où il est aujourd’hui ; par Jean-Pierre Bemba, on sait où il est aujourd’hui ; par Mbusa Nyamwisi, on sait où il est aujourd’hui… Par les Occidentaux et les compagnies minières.
Fayulu a toujours déclaré avoir la légitimité des urnes ?
Moi je ne sais rien. Je n’étais pas là. Posez la question à Nangaa ?
Après avoir rejoint le M23, Corneille Nangaa a révélé que Tshisekedi n’avait pas gagné les élections, qu’il était arrivé troisième...
C’est extrêmement grave. Quelle crédibilité ces propos ont aujourd’hui ? Un homme comme celui-là est un criminel. Il faut qu’il s'explique, rende des comptes. Je connais Corneille Nangaa. Il est venu me voir chez moi, devant témoin, quatre fois, pleurer pour devenir Premier ministre. Il voulait que je l’amène chez Kitenge Yesu, l’homme qui avait l’oreille du président afin qu'il ait ce poste.
Vous qualifiez Tshisekedi de stratège. Stratège politique sûrement, mais stratège militaire, on a davantage de doutes après les prises de Goma et Bukavu par les rebelles du M23.
Je parle du stratège politique. Félix Tshisekedi ne connaissait pas l’armée, ni les services. Il lui a fallu du temps pour comprendre tout cela. Il a compris, avec le temps. Mais politiquement, il a su détruire toute une majorité quasi stalinienne kabiliste, reprendre la main et sortir d’une situation de cohabitation avec Joseph Kabila.
Votre ouvrage résume 50 ans d’histoire du Congo. Quels sont les réussites et les échecs ?
Ce qui a été une réussite, c’est le fait que le Congo se sait, se veut Congo, même à l’Est, à Goma, à Bukavu, tous sont Congolais même s’ils sont occupés par le Rwanda. Le Congo reste Congo. Les problèmes? Kinshasa aujourd’hui est invivable… Invivable! Moi je suis à Binza et il m'arrive de vouloir rester deux mois chez moi plutôt que d’affronter la circulation. Est-ce qu’il y a 1 m, 2 m de route réfectionnée, réhabilitée, construite ? Je pense qu’il faut commencer par ça. Je dis que le Congo est resté le Congo. Un Congo résilient. Mais le problème, ce sont les élites.
Des élites dont vous faites partie ?
Dont je fais partie, oui.
Quel est le problème de ces élites ?
Le Congo a un problème de stock de compétences. On me critique pour avoir dit ça. Regardez les autres pays, les compétences sont là. Chez nous, c’est un problème de compétences et de prises de conscience.
Est-ce que vous souhaitez encore jouer un rôle politique ?
Personne ne peut prédire l’avenir. Je suis aujourd’hui président du Conseil d’administration de la Régie des voies aériennes. On ne sait pas de quoi demain sera fait. Ce que je veux aujourd’hui, c’est que le Congo bouge. J’ai pitié de mon pays. Heureusement que quelque part, quelque chose est en train de bouger. Sous Mobutu, le budget était de 400 millions de $US. Sous Joseph Kabila, de 4 milliards. Aujourd’hui, c’est 22 milliards. Quelque chose change. Mais il faut que la population sente cela, et la population ne le sent pas encore.





